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paris-sorbonne

 

Le moi dans tous ses états. Naissance du for intérieur et apories de la subjectivité en littérature française de la Renaissance aux Lumières

27.09.2016 > 13.12.2016

16e - 18e

Jouvences de la Fable (1600-1750)

Année(s) 
2016-2017
Organisé par 

Patrick DANDREY et Delphine AMSTUTZ

Ecole doctorale 
Non
Semestre 
1
Infos pratiques 

Salle des Actes de Paris-Sorbonne, les mardis de 18h à 20h

ARGUMENT —  Les trois siècles qui séparent la première édition imprimée des œuvres de Villon (1489) et la première édition complète des Confessions de Rousseau (1789) ont pour date presque médiane 1637, année de la création du Cid et de la publication du Discours de la méthode, deux affirmations contrastées de la philosophie et de la tragédie du sujet. La médiane de la  première séquence (1563) coïncide avec la mort de La Boétie d’où surgira le projet premier des Essais de Montaigne. La médiane de la seconde séquence (1713) correspond à la parution des Effets surprenants de la sympathie, premier roman (bien oublié) d’un à peine écrivain de 25 ans, inoubliable : Marivaux. Qu’ont de commun, à part ces jeux fortuits de date, Villon et Rousseau, Corneille et Descartes, Montaigne et Marivaux ? Un usage singulier, et d’une certaine façon, chez chacun d’eux, un usage premier de la première personne du singulier. Comme si s’était joué entre la fin du Moyen Âge et celle des Lumières une redistribution du rapport de soi à soi et au groupe, ou du moins de leur représentation par l’écriture et la pensée.

            Le Contrat social, en posant la fiction d’un individu libre dans sa solitude première choisissant de confier contractuellement au groupe la part de cette autonomie naturelle au profit d’une protection collective et réciproque consentie ; les Rêveries du promeneur solitaire, en laïcisant l’extase de la contemplation et de l’élévation intimes ramenées du Ciel à soi, concluent un mouvement de lente redistribution non seulement du cadastre de la conscience individuelle mais de la relation entre elle et toute altérité — Dieu compris, qui entre ainsi dans la sphère de l’Autre, où paradoxalement il rejoint Satan. La donne ancienne, fondée grosso modo sur le modèle des relations entre micro- et macrocosme et entre Dieu, la création et les créatures, est progressivement rebattue sur le modèle des relations entre la libre conscience du sujet détaché et le monde reçu par lui comme objet — impliquant la redéfinition du rapport de l’individu aux autres sujets et à lui-même en tant que sujet raisonnable qui n’est pas (seulement) objet sensible. Ce qui supposera à terme la détermination d’une morale, la « fondation » en raison pure d’une métaphysique des mœurs pratiques (1785).

            Un certain nombre de genres d’écriture nouveaux (l’essai, le rêve et la rêverie, l’utopie, l’autobiographie, la conversation) ou renouvelés (le discours, la dissertation et le dialogue, la tragédie et la comédie de caractère, le roman « personnel », la poésie d’amour et de souffrance) sont élaborés pour non seulement penser mais pratiquer les ajustements infimes ou brutaux, raisonnés ou rêvés, qui à la fois contribuent à susciter et s’emploient à répercuter et à amortir les mouvements profonds de cette tectonique des plaques. Au sein de cette évolution vers toujours plus de subjectivation des mœurs, des consciences et des représentations, il va de soi que des nuances, des résistances, et même des retours, traversent et colorent diversement cette longue période où le moi tour à tour peut être perçu comme délectable, raisonnable ou haïssable, tandis que s’élaborent dans le cadre des conditions mouvementées de la vie sociale et intellectuelle divers modèles et diverses sphères de redéfinition, de redistribution et de représentation du sujet dans ses rapports avec les autres (semblables à lui) et avec l’altérité (dont l’opposition le constitue) : cercles, académies et république des lettrés, cours, coteries et salons, voyages de découverte et plongées dans l’histoire, théâtres d’anatomie et Théâtre du Monde.

            La redécouverte des textes et le renouveau de l’analyse de la culture antique informe les réflexions, les tâtonnements, les justifications et les implications de cette révolution dans le souci de soi et pour un meilleur usage des plaisirs. Les progrès irrésistibles de la connaissance de l’homme et de l’univers prêtent par métaphore leurs instruments nouveaux, télescope et microscope, aux anatomistes de l’âme et aux voyageurs vers Sirius. La stabilisation, l’administration et la propagation de la langue française offrent un outil toujours plus élaboré et raffiné à la découverte, au cadastre et à la désignation de ces nouveaux espaces, de ces nouvelles découpes.

            Une vingtaine de conférences ne suffiront pas même à donner une idée et une mesure de cette transformation. Mais on peut espérer que ces plongées dans cet abîme de complexité en ramèneront ici et là la matière pour mesurer non certes les mécanismes de cette évolution, mais les problèmes, les contradictions, les apories que supposa cette lente et énorme secousse dans la représentation de soi par soi. Ainsi pourra-t-on s’interroger sur le rapport médiat ou immédiat, joué ou impliqué, du poète au poème écrit à la première personne — masque de convention ou confidence partielle ; sur la constitution ou l’illusion d’une intériorité, voire d’une intimité, du personnage dramatique sur la scène tragique et comique ; sur l’implication affective et passionnelle de soi dans l’écriture « essayiste » ou mémorialiste tentée par le solipsisme (auto?)biographique, depuis Montaigne jusqu’à Rousseau ; sur la fiction du moi se colorant en confession parée dans le roman ou le récit à la première personne ; sur la définition du style, entendu initialement comme choix objectif d’outil et de registre, et évoluant vers le principe d’une projection fictive de l’intériorité vibrante et assumée — « le style, c’est l’homme » (Buffon, 1753) ; bref, sur la fiction, la représentation ou la caution de l’engagement personnel ou subjectif dans l’écriture, c’est-à-dire, contradictoire sous l’apparence pour nous d’une évidence, sur la naissance, la composition et l’expression du for intérieur et de la subjectivité à la faveur et au sein de ce phénomène naturellement objectif, formaté et altérisé qu’est l’écriture.

 

 

 

— ESQUISSE DE CHOIX BIBLIOGRAPHIQUE —

 

De Libera Alain, Archéologie du sujet. I. Naissance du sujet, Paris, Vrin, 2007

—  Archéologie du sujet III. La double révolution. L’acte de penser, I, Paris, Vrin, 2014.

—  Archéologie du sujet. II. La quête de l’identité, Paris, Vrin, 2008

—  L’Individu : remarques sur la philosophie du sujet, Paris, Hatier, 1995

Carraud, Vincent, L’invention du moi, Paris, PUF, 2010

Duru , Audrey, Essais de soi. Poésie spirituelle et rapport à soi, entre Montaigne et Descartes, Genève, Droz THR, 2012

Habermas, Jürgen, L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Payot, 1988 (Strukturwandel der Öffentlichkeit, 1962).

Igalens, Jean-Christophe, Casanova. L’écrivain en ses fictions, Classiques Garnier, 2011, rééd. 2013

Lagrée, Marie-Clarté, « C’est moy que je peins ». Figures de soi à l’automne de la Renaissance, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, coll. « Centre Roland Mousnier », 2012.

Orwat, Florence, L’Invention de la rêverie. Une conquête pacifique du Grand Siècle, Paris, Champion, «Lumière classique», 2006.

Pommier, Édouard, Théories du portrait. De la Renaissance aux Lumières , Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », 1998.

Pot, Olivier, éd., Emergence du sujet. De l’Amant vert au Misanthrope, Genève, Droz, 2005.

Renaut, Alain,  L’Ère de l’individu : contribution à une histoire de la subjectivité, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de idées », 1989.

Russo, Elena, La cour et la ville de la littérature classique aux Lumières: l’invention de soi, Paris, Presses universitaires de France, 2002.

Sribnai, Judith, Récit et relation de soi au XVIIe siècle, Paris, Classiques Garnier, coll. « Lire le XVIIe siècle », 2014.

Volpilhac, Aude, Le secret de bien lire. Lecture et herméneutique de soi en France au XVIIe siècle , Paris, H. Champion, « Lumière classique   », 2015.

Zinc, Michel,  La Subjectivité littéraire autour du siècle de saint Louis, Paris, PUF, « Écriture », 1985

 

Liste des conférences