umr 8599

du cnrs et

de l'université

paris-sorbonne

 

agario

 

Critique n° 831-832 : Mona Ozouf. La patience et la passion

2016
Edition 

Les Editions de Minuit

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Lire Mona Ozouf, c’est plonger dans plus de deux siècles d’histoire de France. Mais c’est aussi explorer les impasses du présent en revisitant, comme elle nous y aide et incite, les contradictions non résolues de l’exceptionnalisme français. En un moment où font rage les guerres culturelles, où s’affirment hautement petites et grandes différences, où font retour des mémoires diversement blessées et parfois antagoniques, la leçon de son œuvre est plus précieuse que jamais : elle contribue à démêler l’écheveau de notre intrigue nationale.

Mona Ozouf fait plus encore : elle nous invite à porter sur cette intrigue un regard aigu, mais apaisé. Il y faut un certain héroïsme dans un pays où la marque distinctive de l’intellectuel n’a jamais été la modération. Cette histoire nationale, elle n’en méconnaît ni le bruit ni la fureur. Historienne de la Révolution, le voudrait-elle qu’elle ne le pourrait pas. Mais tout son travail semble dicté par la conviction profonde qu’il faut accommoder nos regards sur le passé – ce qui ne veut pas dire qu’il faille, ni dans ce passé ni dans le présent, s’accommoder de tout… Si le mot ne s’était dévalué dans la bouche de Tartuffe, on dirait volontiers que Mona Ozouf recherche, non avec le Ciel, mais à travers l’Histoire, les « accommodements » indispensables entre les tentations contraires qui aimantent l’histoire de la nation. De l’événement fondateur sans cesse revisité de la Révolution française à la question du voile ou de « l’identité nationale », elle nous invite à ne pas nous payer de (grands) mots ; à éviter les déchirements ; à écarter les recours à la violence, fût-elle verbale, et les incitations à traiter l’adversaire en ennemi à abattre ; à nous défier, enfin, de la tentation utopique tout en veillant à en entretenir la flamme ou l’étincelle – qui est celle même de l’espérance.

Au vrai, cette œuvre au ton mesuré et aux allures sages n’a rien d’orthodoxe – ce qui n’avait pas échappé, naguère, aux gardiens du sanctuaire de Clio, lesquels ne lui ont pas ménagé les attaques. « Je suis un modéré », affirmait courageusement l’inventif, l’inclassable Louis ­Sébastien ­Mercier. La modération n’exclut pas la liberté d’esprit, ni même l’anticonformisme. (On serait tenté de dire : au contraire.) Qu’un Mercier, proche de la Gironde, vienne nous le rappeler est dans l’ordre. Comme est dans l’ordre l’affection que porte Mona Ozouf pour les Girondins et qui, en son temps (le bicentenaire de la Révolution), fit scandale. Affection raisonnée, pourtant, et nullement romantique. Si Mona Ozouf aime les Girondins, c’est pour leur passion du droit, leur rationalisme ; c’est pour leur double refus d’un centralisme autoritaire et d’une idéologie de la régénération radicale. Plaidant avec les Girondins contre l’homme nouveau jacobin façonné par un universalisme uniforme et abstrait, Mona Ozouf parle en faveur du pluralisme des appartenances politiques, ­religieuses, ­provinciales, linguistiques ; elle prône le respect des différences – y compris de la différence entre hommes et femmes, où elle se refuse à ne voir que ségrégation et source d’inégalité. Autre motif de scandale !

Son parcours, son attachement à tous les « côtés » de l’espace breton joint à son besoin d’universalisme, incitent l’historienne à s’emparer de nombreux dossiers lestés d’une forte charge symbolique. Ainsi aura-t-elle bouleversé l’interprétation des fêtes révolutionnaires en les remettant en mouvement, en retraçant leurs trajets, en les faisant vibrer d’une charge d’affects que leurs programmes officiels, très « politiquement corrects », avaient masquée à tant d’historiens – et à beaucoup de leurs contemporains ! Ainsi aura-t-elle rendu justice à l’attachement, souvent méconnu, des républicains pour les racines locales. Ainsi aura-t-elle mis en lumière, seule ou avec son époux Jacques Ozouf, le rôle des instituteurs – les « hussards noirs » –, dans une éducation républicaine qui demeura à l’écoute des petites patries et mit en œuvre une « égalité sur les bancs ». Ainsi aura-t-elle donné toute leur place aux femmes – non seulement aux femmes écrivains, aux femmes politiques, mais, en vérité, à toutes les femmes, parmi lesquelles sa mère et sa grand-mère – dans la transmission des valeurs essentielles : dignité, exigence envers soi-même, art de vivre (« le plus grand de tous », disait Brecht) et courage devant la vie.

Mona Ozouf est l’historienne d’une « Grande République » volontiers hugolienne. Mais non pas, contrairement à celle de Victor Hugo, « montrant du doigt les cieux  » : indiquant, plus modestement, les chemins possibles d’un « vivre-ensemble ». Héritière de Jules Ferry, Mona Ozouf plaide inlassablement pour une République pacifiée, ouverte au pluralisme, à la réconciliation des multiples « côtés » qui façonnent la personnalité de chaque citoyen. Cette Grande République, à laquelle elle a consacré la majeure partie de son œuvre, ne doit faire d’ombre à personne, elle ne doit pas occulter « l’infinie variété des destins particuliers ». L’ historienne donne ici la main à la liseuse de romans, fervente et éclairée, qu’est aussi Mona Ozouf, pour qui l’univers de Henry James, le monde de Stendhal ou encore la peinture par George Eliot de l’imaginaire bourgade de Middlemarch – que l’on retrouvera à la fin de ce numéro spécial – ne sont pas moins dignes d’analyse que la Fête de l’Être suprême ou la politique scolaire de Ferry.

Sur tous ces chemins, il y a profit et plaisir à la suivre : on s’en convaincra en lisant les contributions qui suivent et les pages que Mona Ozouf a bien voulu nous donner. Peu d’œuvres historiques réunissent au même point la fermeté d’une « ligne claire » et le sens de la nuance. Ajoutons que peu d’écritures combinent aussi élégamment une rigueur toute classique et une fraîcheur de primesaut qui fait son grain et son charme. Au jeu du portrait chinois, si c’était un titre de Stendhal ou de Jane ­Austen, ce serait alors, peut-être : Mona Ozouf, la patience et la passion.

Pierre Birnbaum et Philippe Roger

 

 

Numéro dirigé par Pierre Birnbaum et Philippe Roger
 

Textes de :

Antoine de Baecque

Pierre Birnbaum

Jean-Claude Bonnet

Alain Corbin

Yves Déloye

Sudhir Hazareesingh

Lynn Hunt

Olivier Ihl

Anthony Vidler Entretien avec Mona Ozouf et texte inédit : « Une conservatrice progressiste : George Eliot et Middlemarch »